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Ni un homme, ni la poupée d'un homme


Je porte des vêtements provenant du rayon homme. Les poils sur mes jambes sont plus long que la plupart de mes cheveux. Je ne porte jamais de maquillage, que j'aille acheter du pain le matin ou que je me rende à une soirée. Les gens m'appellent souvent "monsieur". D'autres me crient des insultes, parfois "gouine", parfois "pédé" ; deux manières de m'indiquer leur désapprobation vis à vis de mon apparence. Je vois des enfants discrètement questionner leurs mères : est-ce un garçon ou une fille ? Et l'on me demande toujours : pourquoi est-ce que tu veux ressembler à un homme ?



La réponse est simple. Je ne veux pas ressembler à un homme.


Et je ne ressemble pas à un homme.


Je ressemble à une femme qui refuse de jouer un rôle.


Mes jambes non épilées ne font pas de moi un homme, ce sont mes jambes, mes poils et je suis une femme. Mes vêtements "d'hommes" sont portés sur mon corps, un corps de femme. Mon visage nu, sans artifices, est le visage d'une femme. Je suis une femme et être une femme n'est pas le résultat d'une coupe de cheveux, d'un choix vestimentaire, de rouge à lèvre, de talons aiguilles, de boxers, de déodorant pour hommes ou d'aisselles non épilées. Il n'y a rien de masculin chez moi.


Je suis une femme, pas par choix, mais par simple état de fait. Parce que "femme" est une réalité qui s'est imposée à moi, du premier jour de ma naissance où l'on m'a attribué un nom de femme, jusqu'au jour où, à l'âge de 6 ans on m'a dit que je n'avais pas le droit de retirer mon T-shirt sous la chaleur brûlante de l'été car un jour j'aurai des seins. En passant par la nuit dernière, lorsque je suis rentrée chez moi dans un état d'hyper-vigilance, les clés de mon domicile serrées entre mes doigts, surveillant les mouvements de chaque homme que je croisais dans l'obscurité des ruelles.


Je suis une femme depuis bien avant ma naissance, lorsqu'une échographie a informé mes parents que j'allais naître avec une vulve. On m'a formé pour que je devienne un membre de la classe féminine, la classe à mettre enceinte, la classe sexuelle, la classe inférieure. On m'a appris à être accommodante, à parler doucement, à ne pas attirer l'attention et à ménager les sentiments des hommes. On m'a appris que le garçon qui allait me tirer les cheveux et me jeter son jouet, visant ma tête, le ferait probablement parce qu'il m'aimait. On m'a appris que, si jamais je lui rendais la monnaie de sa pièce, je serai une fauteuse de troubles. Que mon assurance n'était pas digne d'une fille. Qu'un jour je porterai les enfants d'un homme, que c'était mon destin. Que ma valeur résidait dans mon apparence, pas mon intelligence. Je suis une femme parce que tout le monde attend de moi que je connaisse ces leçons par cœur et surtout que je les suive à la lettre.


Lorsque les gens me demandent pourquoi je veux ressembler à un homme, ce qu'ils me demandent en réalité est pourquoi je n'affiche pas ma soumission. Pourquoi je ne joue pas le jeu, pourquoi je ne me rend pas agréable et docile aux yeux de la classe supérieure, celle des hommes. Ma mère m'a prévenu un jour que mon apparence risquerai de m'attirer la violence des hommes, et elle a raison d'être inquiète. Je suis perçue comme un membre de la classe inférieure qui refuse d'en porter la marque et d'en jouer le rôle imposé. Je refuse de raser mon corps pour ressembler à une fille pré-pubère ou de porter des chaussures qui me force à marcher sur la pointes des pieds, doucement et déséquilibrée, et cela rend les hommes en colère, parce que c'est un acte de rébellion conscient. C'est une manière de leur dire que je ne leur appartient pas. Que je ne cherche pas à leur plaire. Que je ne désire pas leur approbation ou leur attention. Et les hommes deviennent souvent violents lorsque nous refusons de les faire passer en premier.


Mon apparence fait de moi un avertissement. Je suis la féministe lesbienne, poilue, moche, celle que les autres femmes doivent éviter. "Ne sois pas comme elle, disent-ils, ou aucun homme ne voudra de toi." Mais je ne veux pas d'eux non plus. Et je ne veux pas leur ressembler ou avoir quoi que ce soit à voir avec eux. Je veux être libre des hommes et de leurs standards abjectes. Je veux marcher fièrement, sans gêne aucune, ressemblant à une femme telle qu'elle est lorsqu'elle ne se peint pas le visage, lorsqu'elle ne porte pas de vêtements contraignants, lorsqu'elle se fiche de satisfaire les hommes.


Je ne ressemble pas à un homme et rien ne m'y fera jamais ressembler. Je suis une femme à l'état pur, naturelle, non modifiée. Je me choisis plutôt qu'eux, je choisis les femmes plutôt qu'eux. Si ça me rend détestable à leurs yeux, tant pis. Après tout, ils auraient toujours trouvé une raison de me détester, car je suis une femme.




Traduction de "Why do you want to look like a man?" par Shamelessly Unladylike.