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Pourquoi elles restent ?



Pourquoi elle reste s'il la maltraite ? Elle est conne ou quoi ? A un moment donné, rester c'est un peu chercher, non ? Je me souviens de ces paroles, prononcées par mon père lors d'une conversation. Et comme lui combien d'autres préfèrent se demander "pourquoi elle reste" plutôt que "pourquoi il la frappe ?" Comme si torturer sa femme était plus compréhensible que rester auprès de son mari "jusqu'à ce que la mort nous sépare." Alors ils demandent, encore et toujours, pourquoi elle reste. Ça doit pas être si terrible. Peut-être qu'elle aime ça. J'essaye plus de l'aider, ça sert à rien, elle veut pas être aidée. C'est une mauvaise mère, elle met ses enfants en danger. Mais pourquoi est-ce qu'elle ne va pas voir la police ? On dirait que les femmes sont attirées par les hommes méchants, non ? Pourquoi elles restent ?



1. Elle attend qu'il redevienne "lui même"


Lorsqu'un homme rencontre une femme qui l'intéresse il ne se jette pas sur elle pour l'étrangler. Il lui fait la cour. Comme un caméléon, il s'adapte à son interlocutrice pour lui offrir ce qu'elle veut entendre, voir et vivre. Il sait qu'il peut compter sur le mythe du Prince Charmant. Durant cette phase de séduction, monsieur la bombarde de compliments, de déclarations d'amour grandiloquentes et lui promet un avenir meilleur. Il sait se rendre indispensable : "tu es ma moitié, tu as changé ma vie, nous sommes fait l'un pour l'autre, je ne suis rien sans toi, c'est un miracle que nous nous soyons trouvés, nous sommes de vraies âmes sœurs, nous avons tout en commun, avec toi je me sens bien". Les femmes aiment entendre ça, non ? se dit-il. Il tisse sa toile avec patience et lorsque madame se trouve dans une situation dont il est difficile de s'extraire du jour au lendemain (elle a emménagé avec lui, elle n'a plus d'emploi, elle est enceinte, elle l'a épousé, elle a un enfant avec lui, etc) il dévoile qui il est réellement. Seulement voilà, c'est durant cette longue période de duperie qu'elle a été la plus heureuse, pensant avoir trouvé un compagnon pour la vie, quelqu'un qui l'aime vraiment, qui lui donne de la valeur. Elle veut croire que cette époque n'était pas une suite de manipulations et qu'il est véritablement l'homme qu'elle a connu. Mais le "vrai lui" est celui qui la traîne par les cheveux au milieu du salon, assuré qu'à présent elle lui appartient et n'existe plus que pour le servir. C'est difficile à admettre, difficile à comprendre, alors elle veut l'aider à redevenir un homme bien et elle espère un jour retrouver ce tendre personnage qu'il a crée de toute pièce pour la tromper. Il sait très bien qu'elle rêve de cet homme et entretient le fantasme en s'excusant régulièrement, parfois en pleurant : "je sais pas ce qui m'a pris, j'étais trop énervé. Je t'aime ma chérie, tu le sais ça ? Pourquoi tu veux tout casser ? Je te promets de changer". Elle marche sur des nuages pendant quelques jours, le revoilà enfin, son amour... jusqu'à ce qu'elle reçoive un sms pendant qu'elle fait les courses : "T'es où ? Me mens pas salope !"


2. Partir ? Et comment ?


L'injonction est régulière : quitte le, va-t-en, fuis ! D'accord, mais comment, exactement ? Prendre la décision de quitter son chez soi, ses habitudes et de se lancer dans l'inconnu est déjà difficile en soit. Alors comment s'y prendre lorsque l'on a aucune ressource et nulle-part où aller ? Il aura bien pris soin de l'isoler financièrement avant de commencer à la traiter de "grosse pute". Il lui a souvent fait perdre son emploi, soit en la mettant enceinte, l'encourageant à devenir mère au foyer, soit en détruisant son estime d'elle même progressivement, soit en lui faisant miroiter des projets de vie qui, étrangement, n'ont jamais abouti. La voiture est à son nom, la maison est à son nom, les enfants sont à son nom. Pour partir, il faut avoir de l'argent de coté, pour avoir de l'argent de coté il faut planifier sur la durée (et le faire discrètement). En attendant où aller ? En plus de l'isoler financièrement, il l'isole socialement. Sans travail, sans sorties, pas de collègues ou de nouveaux amis. Ajoutons à ça deux techniques de manipulation :

  • Première technique : faire disparaître les proches de la victime. Ses amis à elle, il ne les aime pas, il ne veut pas les voir. La famille non plus ; "annulons le repas de ce week-end, tu diras que tu es malade, ok ? Tu trouves pas que Camille est hypocrite ? Je pense qu'elle se moque de toi. Mais pourquoi ta mère me critique ? On dirait qu'elle veut contrôler ta vie, tu devrais lui parler moins souvent. Je suis le seul à te comprendre, je suis le seul dont tu as besoin, je suis ta famille, moi, les enfants, nous sommes ta famille et tu n'as besoin de personne d'autre." Il s'énerve lorsqu'elle rencontre des gens nouveaux, il s'agace lorsqu'elle accorde plus d'attention aux enfants qu'à lui, il est capable de tuer un chat ou un chien s'il s'aperçoit qu'elle l'aime et trouve du réconfort en sa compagnie.

  • Deuxième technique : il séduit les proches de la victime, de sorte que, lorsque cette dernière tente de le critiquer, sa propre famille le défend envers et contre tout. Il est le gendre idéal, l'invité parfait ; "ce serait dommage de gâcher ça pour quelques disputes, non ? Je suis sure que tu exagères, ce n'est pas le Kevin que je connais, il doit traverser une mauvaise passe, avez-vous essayé la thérapie de couple ?" Certains proches vont même jusqu'à faciliter la maltraitance et lorsque la victime prend ses jambes à son coup, ils sont capables de révéler où elle se cache pour que son ex la retrouve.


3. Je ne suis pas une femme battue


Il est le premier à le répéter, il n'est pas violent, il n'est pas comme ces machos qui battent leurs femmes pour rien. Ses actes ne doivent pas être jugés hors contexte, voyez vous. Il y a un contexte qui autorise à maltraiter sa compagne parce que parfois elle le mérite et elle le pense aussi. Sa vision de ce qui est communément appelé "violence conjugale" ne correspond pas à la réalité. Elle s'imagine un démon qui martyrise sa femme du matin au soir, alors que sa vie n'est qu'une suite de "disputes qui dégénèrent". Les médias nous ont habitué à cette dichotomie absurde entre les "hommes bons" et les "monstres". S'il est capable de bonnes actions alors il ne peut pas être un monstre. Il est donc un homme bon. Alors oui, elle a la boule au ventre lorsqu'il rentre du travail, elle est fébrile quand elle reçoit un message de sa part, elle se pose des questions. Mais les bleus finissent par s'effacer et la souffrance n'est pas permanente. Elle n'est pas vraiment une victime, elle se défend parfois et lui, il n'est pas un monstre, il a juste besoin d'aide. Elle se demande si sa situation est vraiment si terrible, si urgente, pourquoi prendre la place d'une autre femme dans un foyer, une vraie femme battue celle-ci ?


4. Le syndrome de Stockholm


Vivre sous la domination d'une personne au quotidien change progressivement la manière dont fonctionne notre corps. Notre cerveau est malléable, il s'adapte à son environnement pour nous permettre de survivre. Lorsque notre environnement est dépendant des caprices d'un homme qui peut tout nous faire subir et maîtrise la situation de A à Z, alors il devient vital de centrer les désirs et besoins de cet homme afin de le satisfaire et d'éviter le pire. Rapidement, les pensées se tournent vers lui de manière obsessionnelle. Que ressent-il ? Que pense-t-il ? Où est-il ? Comment va-t-il ? On apprend à l'observer et le comprendre dans les moindres détails, pour mieux repérer ses changements d'humeurs et les éviter. Etant lui même d'un narcissisme sans borne, il aura déjà usé de bien des stratagèmes afin de s'imposer dans la tête de sa compagne.


Il a aussi à son avantage une culture profondément misogyne qui aura inculqué à sa victime que la vie d'une femme n'est pas heureuse, n'est pas réussie, n'est pas normale si elle n'est pas mise au service d'un homme. La dévotion amoureuse, au point d'épouser le monstre qui vous séquestre dans La Belle et La Bête, est enseignée aux petites filles comme aux femmes adultes. La célibataire triste et aigrie qui cherche à tout prix à se caser est un sujet classique de cinéma.


C'est dans ce contexte là que, même après avoir échappé à son emprise physique, beaucoup de femmes sont encore tiraillées par son emprise mentale. Sans lui, quel est le but de ma vie ? Il prenait toute la place dans son esprit, il était devenu un projet, un travail en soi, une ombre qui la suit. Maintenant que reste-t-il d'elle, une fois séparée de lui ? N'a-t-elle pas perdu sa moitié ? N'est-elle pas une femme incomplète ? Le manque et le désarroi sont parfois si insupportables qu'elle retourne se jeter dans ses bras et n'en revient pas toujours vivante.


5. La peur de mourir


"Si tu me quittes, crois moi, où que tu ailles, quoi que tu fasses, je te retrouverai et je te trancherai la gorge. Je tuerai tes enfants aussi."


Les menaces que font ces hommes ne sont jamais à prendre à la légère et les femmes à qui elles sont adressées le savent mieux que quiconque. La rubrique "faits divers" de la presse française est remplie de "crimes passionnels", autrement dit : d'hommes qui ont tué leurs compagnes lorsque ces dernières ont tenté de les quitter. Les féministes comptent le nombre de féminicides chaque année, mais pas le nombre de tentatives de meurtre qui ont échoué. Rien ne motive plus la violence des hommes que le fait de voir une femme échapper à leur contrôle. L’échappatoire est donc risquée et nécessite d’être prise au sérieux. Il est dangereux de dire à une femme de partir lorsqu'elle exprime elle même des doutes quant à sa survie si jamais elle le faisait. Sa peur est une réaction saine et réaliste. Tout doit donc être fait pour neutraliser la menace et sécuriser la victime.


6. La police n'a pas aidé


"Madame, rentrez chez vous et essayez de ne pas l'énerver !"


La plupart des policiers sont des hommes et ils ressentent souvent plus de solidarité avec le mari "qui perd ses nerfs" qu'avec sa femme "folle hystérique". Ils partagent aussi l'idée qu'un homme possède sa compagne et qu'elle doit donc lui obéir. Lorsque les gens reprochent aux femmes de ne pas aller voir la police, ils ne semblent pas savoir que madame a déjà essayé et souvent à plusieurs reprises. Les humiliations au poste de police sont fréquentes et la paresse des agents qui ne daignent même pas appliquer la loi est observable chaque jour. A moins de vous présenter ensanglantée et à moitié morte à la gendarmerie, il est probable que l'on vous rétorque "revenez quand il vous aura vraiment fait du mal, en attendant, nous on peut rien faire." Mais si la police intervient au domicile du couple, il est aussi possible qu'elle décide d’arrêter la victime car cette dernière s'est défendue. Lorsqu'une femme est tuée par son compagnon/ex compagnon, il n'est pas rare de constater qu'elle l'avait signalé plusieurs fois à la police auparavant, en vain. Et si les femmes ne peuvent pas compter sur les "agents de la paix", alors qui peut les aider ? Les lois existent, elles ne sont pas appliquées. Quant aux décisions de justice, elles sont le plus souvent risibles et nécessites de multiples récidives. Ces ordures parviennent même à conserver leur autorité parentale.


Il est plus facile de reprocher aux femmes de ne pas en avoir assez fait pour sauver leurs vies que de remettre en cause un système qui laisse les hommes libres de torturer et tuer leurs épouses.


7. L'humiliation


Cela peut sembler difficile à croire mais la peur d’être embarrassée peut parfois dominer sur la peur de mourir. Vous êtes-vous déjà demandé pourquoi certaines personnes restent dans des sectes malgré l'aberration totale de ce qui s'y passe ? La situation est similaire dans le cas de violences conjugales.


Lorsqu'une personne rejoint une secte elle a le sentiment d'avoir donné un nouveau sens à sa vie et s'en réjouit auprès de ses proches qu'elle essaye de convaincre continuellement. Elle dévoue tellement de temps, d'énergie, d'émotion et souvent d'argent à ce nouveau mode de vie que même lorsque le doute s'installe elle ne peut se résoudre à admettre avoir été dupée et à devoir retourner vers ses proches tête baissée, un sac rempli de sacrifices gâchés sur le dos.


Lorsqu'une femme tombe amoureuse d'un homme, elle s'empresse souvent d'en parler à ses proches. Elle se sent confiante, heureuse, aimée, elle souhaite partager son bonheur. Il est parfait, elle le présente à sa famille, le mariage est arrangé, très coûteux, la célébration est publique, les photos sont multiples. Elle a trouvé sa voie, sa place, elle a fait quelque chose de sa vie. Elle lui a tant donné, de son corps, de son temps, de son énergie, de son argent que, quand le gourou commence à révéler ses intentions, elle préfère fermer les yeux. Lorsque vient le moment de le quitter, l'humiliation est immense. Devoir retourner tête baissée vers ses proches, admettre avoir épousé une ordure, admettre avoir été manipulée, après l'avoir tant paradé, après avoir publié tous ces jolis diaporama de sorties en amoureux, c'est un aveu d'échec cinglant.


Si l'on ajoute à ça les innombrables jugements, énumérés en début d'article, sur les femmes qui ne partent pas au moindre manque de respect, l'humiliation est double.


8. La culpabilité


De la même manière qu'il est difficile pour un enfant de dénoncer ses propres parents, il est difficile pour une femme de dénoncer son propre conjoint. Après tout, l'affection qu'elle a ressentit était bien réelle. Elle a passé tellement de temps avec lui. Elle a rit avec lui, elle s'est confiée à lui, elle a eu des moments de tendresse avec lui, des moments d'intimité, des moments d'aventure, de cohésion, de sincérité et de vulnérabilité. Dénoncer un membre de sa famille, dénoncer sa meilleure amie, dénoncer son conjoint ne se fait pas sans douleur.


On lui demande si elle souhaite porter plainte. Elle l'imagine immédiatement en prison et elle souffre : "je ne peux pas lui faire ça". Car contrairement à lui, elle veut son bien. Voilà pourquoi certaines retirent leurs plaintes ou continuent de contacter le criminel en prison. L'esprit de vengeance n'est pas en elles. Elles n'ont jamais rien voulu de tout ça.



Voilà quelques raisons qui, je l'espère, éclaireront certains et permettront une approche différente de ces situations. Aucune femme ne mérite d'être maltraitée, aucune femme ne souhaite être maltraitée. Beaucoup de femmes sont aliénées, beaucoup de femmes sont pétrifiées et toutes doivent être aidées.




-Modesta