• Modesta

Ils nous préfèrent mortes

J'étais encore enfant lorsque, jouant à un jeu vidéo, je m'aperçu que le personnage féminin que je combattais poussait des cris étrangement sexuels à chaque coup qu'elle recevait. Lorsqu'enfin je parvins à la tuer, elle s'effondra au sol dans un long hurlement orgasmique et m'offrit le spectacle de son corps à moitié dénudé et aux proportions ridicules, prenant la pose telle une pin up dégonflée à mes pieds. Déconcertée, je me posais la question : pourquoi rendre un cadavre sexy ? Je venais découvrir avec stupeur que les hommes fantasmaient non seulement sur notre souffrance, mais aussi sur notre mort.


Que les hommes aiment voir souffrir les femmes est un secret de polichinelle ; tout le monde le sait, personne n'en parle. L'invention d'internet (et avec lui d'un océan de contenu pornographique) nous a donné un aperçu accablant de ce qui se trame dans leurs têtes. Vidéos après vidéos, images après images, de femmes et de filles brutalisées, torturées, humiliées et tuées pour faire orgasmer les hommes. Ils nous crachent dessus, nous étranglent, nous frappent, nous attachent, nous insultent, nous violent, nous urinent et éjaculent dessus. Un film d'horreur ? Non, une vidéo classique de pornographie.


En vérité, les hommes n'ont jamais vraiment caché leur sadisme. Le mot "sadisme" vient de leur engouement pour le Marquis de Sade, une ordure qui, au 18ème siècle, a kidnappé, séquestré, torturé et violé femmes et enfants. Prenons bien conscience de ceci : un mot de notre langue française (et qui fait maintenant aussi parti du vocabulaire sur tous les continents ; sadismo, sadism, sadismus, sadyzm, sadizumu, sadia etc) vient de l'adoration que les hommes ont eu pour les écris érotiques d'un tortionnaire misogyne et pédophile français, faisant de lui une célébrité.


Sade est encore aujourd'hui décrit comme un "homme de lettre" et "philosophe révolutionnaire" injustement persécuté et non comme un criminel multirécidiviste. Ses innombrables victimes en diraient autre chose. Il fut réhabilité par des hommes que l'on enseigne encore aux enfants dans nos écoles, tels les poètes Apollinaire et Paul Eluard. Ce dernier considérait Sade comme un mentor intellectuel "plus lucide et plus pur qu'aucun homme de son temps" qui a voulu "redonner à l'homme civilisé la force de ses instincts primitifs" car "il a cru que de là, et de là seulement, naîtra la véritable égalité." J'admire la "sensibilité artistique" masculine. Leur amour de la cruauté et leur haine des femmes est définitivement un talent qu'aucune femme ne pourra leur disputer.


J'ai effleuré les inventions sadiques que les hommes ont forcé sur les femmes dans mon article Féminité et Misogynie, en parlant notamment des pieds bandés en Chine, des anneaux autour du cou en Birmanie, des corsets en Europe, de la ceinture Obi au Japon. De nos jours, le sadisme des hommes se manifeste plus ouvertement dans les médias que nous consommons au quotidien ; la publicité, les films et séries, les jeux vidéos, l'art etc.


Les filles et femmes sont régulièrement soumises à ce type de publicité nécrophile :








Vous êtes-vous déjà demandé pourquoi les films d'horreur figurent principalement des personnages féminins ? Il s'agit d'ailleurs du seul genre où les femmes sont plus présentes que les hommes.



Parce que les femmes sont moins fortes que les hommes et que cela invite donc le spectateur à se sentir plus vulnérable à travers elles ! C'est ce que je me suis dit, la première fois que je l'ai remarqué. Puis j'y ai trouvé plusieurs objections, la principale étant que les hommes ont en général du mal à s'identifier aux personnages féminins et donc à ressentir de l'empathie pour eux. Certains refusent même, plus ou moins consciemment, de lire des livres, de jouer à des jeux ou de regarder des films si le protagoniste principal est une femme. Parfois, l'hypersexualisation du personnage la rend tolérable à moyen terme. Mais de manière générale, les hommes ne se sentent pas concernés par ce qui nous arrive.


Alors pourquoi le genre le plus violent du cinéma est surpeuplé par des personnages féminins ? Pourquoi cela n'a pas d'impact négatif sur les chiffres d'audience de ces films ? Pourquoi les hommes aiment soudainement trouver des femmes au centre de l'attention ? Parce que ces femmes hurlent, pleurent, fuient, saignent, souffrent et meurent.



Non seulement les films d'horreur permettent aux hommes de se divertir avec la souffrance des femmes, ils leur permettent aussi d'y trouver du plaisir sexuel, ajoutant généralement des scènes de nudité (piscine, douche, baignoire...), des accoutrements sexy et des scènes de sexe qui mènent souvent à la mort du personnage. En effet, féminité de la victime fait partie intégrante du plaisir éprouvé par le spectateur en la voyant subir et mourir. Sa longue chevelure est salie ou rasée, son maquillage coule, sa robe se déchire, ses talons la font tomber, sa poitrine est couverte de sang, ses ongles sont noirs, elle est violée, elle est enceinte, son bébé est un monstre, son bébé meurt etc.


Ce sadisme est parfois prétendu "féministe" si le personnage survit. Notre culture considère qu'une femme forte est une femme martyre. Alors naturellement si, après avoir été torturée pendant une heure et demi, notre protagoniste vient à bout de ses ennemis, le spectacle misogyne que nous venons de subir se transforme subitement en une ode à la puissance féminine. Car la puissance féminine réside dans le fait d'être capable de supporter un nombre incalculable de souffrances et cruautés, sans y succomber. Bref, une femme forte est une femme masochiste, ce qui convient parfaitement à un ordre établi par des sadistes.


Diaporama d'affiches de films d'horreur :


Lorsque les hommes ne sont pas occupés à faire des films où ils nous massacrent pour le plaisir, ils nous tuent afin de créer une histoire pour leurs personnages masculins. La femme n'est pas toujours tuée à l'écran, mais son décès est très apprécié car il permet de se focaliser sur l'homme, de justifier sa quête de vengeance (violence) ou bien de le faire apparaître plus sensible. Dans Gladiators, Russel Crow doit venger sa femme brutalement assassinée, dans Sign c'est Mel Gibson qui a perdu sa compagne dans un accident de voiture à la suite de quoi il rejette Dieu, dans Upgrade notre héro doit retrouver les meurtriers de sa femme, Dexter trouve sa compagne assassinée dans une baignoire et on retrouve une scène similaire dans la série Supernatural, John Wick vient de perdre sa femme qui lui avait offert un chiot (qui est tué, bien sûr). Le scénario se réplique à l'infini, Deadpool 2, The Amazing spiderman 2, James Bond, Avengers: Infinity War, The Crow, etc etc etc etc etc etc. Dans tous les cas, ils nous préfèrent mortes.



Les thématiques sadiques et nécrophiles ne sont pas cantonnées au cinéma, comme nous l'avons vu dans la publicité. Elles sont aussi très présentes dans l'industrie de la musique où les hommes se plaisent à chanter leurs désirs de féminicide.



Dans le clip de Maroon 5 intitulé "Animals" (et vu 703 millions de fois sur youtube), le chanteur harcèle une femme, s'introduit secrètement dans sa chambre pendant qu'elle dort, la prend en photo sans son consentement, joue avec des cadavres d'animaux et rêve de l'assassiner. Ces images choquantes sont accompagnées de paroles tout aussi répugnantes où il explique qu'il prévoit de la découper en morceau et de la manger. Il s'agit d'une chanson et d'un clip musical nécrophiles. La chanson fut utilisée dans une publicité pour voitures coréennes, pays dans lequel elle s'est aussi placée en première position des ventes.


Dans la chanson "Run for your life" des Beatles, John Lennon chante qu'il souhaite tuer une "petite fille" car il préfère la voir morte qu'avec un autre homme que lui. Il finit sa chanson par "c'est un sermon, je pense tout ce que j'ai dit, je suis déterminé, je préfère te voir morte". De même, dans la chanson "Don't leave me now" de Pink Floyd, le chanteur hurle qu'il ne veut pas que sa compagne le quitte car il a besoin de la garder auprès de lui pour la tabasser et la mettre dans un broyeur. Le chanteur de Guns n' Roses chante de son côté qu'il a assassiné sa femme car elle se plaignait trop et que ça le gonflait. Il l'a enterré dans son jardin et est plus heureux à présent, voir "Used to love her". Et bien sûr, comment ne pas mentionner Eminem, qui s'épanche sur son désir de brutaliser des femmes si souvent qu'on en viendrait presque à hausser les épaules. Désir parfaitement illustré par sa chanson "Kim", où il met en scène le meurtre de la mère de sa fille. La chanson nous permet d'entendre une femme hurler à l'aide, tandis qu'Eminem la capture et l'étrangle en lui criant "saigne, salope !"


Tous ces hommes sont considérés comme des "artistes", voire des héros, des trésors nationaux, des idoles et il parait que l'on serait stupide de ne pas savoir apprécier leur talent simplement parce qu'ils haïssent les femmes.



Dans le clip "Famous" de Kanye West, il y filme des femmes nues qui semblent mortes sur un lit, en faisant des gros plans sur leurs seins. Dans son clip "Monster", il pend et décapite des femmes et pose avec leurs cadavres à moitié nus.




En vérité, Kanye West s'inspire là plus de l'industrie pseudo-artistique qu'est la mode que du cinéma d'horreur.



L'industrie de la mode ne se contente pas de nous présenter des femmes maigres, pâles, tristes et voutées (qui sont en eux mêmes des signes de maladie et de mort). Souvent, l'esthétique recherchée devient plus flagrante.


Diaporama de femmes-cadavres dans la mode :


Et je ne pourrai terminer cet article sans parler de "l'Inconnue de la Seine", une jeune femme décédée dans les années 1880 et dont un employé de la morgue où son cadavre fut entreposé a fait un moulage en plâtre du visage car il la trouvait belle (qui sait ce qu'il lui a fait d'autre) :


"Au cours des années suivantes, de nombreuses copies sont produites et celles-ci deviennent rapidement un ornement macabre à la mode dans le Paris bohème. Le critique A. Alvarez écrit dans son ouvrage sur le suicide, : "L'on me dit que toute une génération de filles allemandes ont modelé leur apparence sur la sienne." Il rapporte aussi que selon Hans Hesse de l'université du Sussex, "l'Inconnue devint l'idéal érotique de la période, tout comme Bardot l'est pour les années 1950."


Le visage de cette pauvre jeune femme a aussi été utilisé pour la création des mannequins d'entraînement utilisés pour la réanimation cardiopulmonaire (RCP).


Les hommes aiment tellement nos cadavres qu'ils tentent d'immortaliser nos décès. Aucun aspect de nos vies ou de nos corps ne saurait échapper à leur sadisme.